Le Chant Maronite
Introduction
Chaque culture (et chaque société) possède sa propre musique, ses propres goûts et rythmes. Toute personne est capable de juger si le son qu'elle écoute est une musique ou non. Mais l'art musical reste toujours au-delà de toute critique ou analyse. L'art ne dépend d'aucun perfectionnement de l'avenir, ni de transformation de langue, d'aucune mort ou naissance d'idiome. Il reste pur, complet, et tout aussi divin en pleine barbarie qu'en pleine civilisation.
Au Liban, la musique est aussi pleine de vie et d'agitation que son peuple d'enthousiasme, elle est simple comme sa vie; silencieuse comme ses montagnes et ses vallées; majestueuse comme ses cèdres; spirituelle et profonde comme ses Saints.
Aussi bien sur les sommets des montagnes que dans les profondeurs des vallées libanaises, l'être maronite a toujours su chanter Dieu tout en vivant simplement et difficilement. Dans son naturel quotidien, il improvisait les mélodies, les ajoutait aux hymnes éphrémiens et priait.
Le chant maronite, origines et évolution
Les origines du chant de l'Église Maronite sont étroitement liées à celles de l'Église d'Antioche, l'héritière directe de Jérusalem. La première communauté chrétienne antiochienne est née dans un milieu juif. Cette assemblée, fortement liée à la synagogue, s'inspira dans sa prière collective des traditions juives: lectures de l'Ancien Testament auquel on ajoute des extraits du Nouveau, chants de psaumes et de cantiques bibliques . Mais l'Église ne tarda pas à sortir de son contexte juif et à se développer selon un mode culturel qui lui était propre.
De nouvelles traditions naquirent, des hymnologues inspirés enrichirent l'Église, soit en adoptant des mélodies et des formes inspirées de la tradition juive, comme les psaumes, ou du chant populaire, soit en composant de nouvelles mélodies et de nouvelles formes. Dès le premier siècle, nous trouvons des traces de ces formes, par exemple dans les Lettres de saint Paul ou dans les autres écrits néo-testamentaires.
Entremêlée des influences romaine, byzantine et juive, la tradition antiochienne voit naître au IVe siècle un nouvel élément: l'hymnodie syriaque d'Édesse, représentée surtout par St Ephrem d'Édesse (306-373).
Lorsque saint Ephrem vit le goût des habitants d'Édesse pour les chants, il institua en contrepartie pour les jeunes gens des jeux et des danses. Il établit des choeurs de vierges auxquelles il fit apprendre des hymnes divisés en strophes et refrains. Il mit dans ces hymnes des pensées délicates et des instructions spirituelles sur la Nativité, sur le baptême, le jeûne et les actes du Christ, sur la Passion, la Résurrection et l'Ascension, ainsi que sur les confesseurs, la pénitence et les défunts. Les vierges se réunissaient le dimanche, aux grandes fêtes et aux commémoraisons des martyrs; et lui, comme un père, se tenait au milieu d'elles, les accompagnant de la harpe. Il les divisa en choeurs pour les chants alternants et leur enseigna les différents airs musicaux, de sorte que toute la ville se réunit autour de lui et que les adversaires furent couverts de honte et disparurent. Saint Ephrem nous a laissé une large littérature en langue syriaque. Théologien et poète, il a utilisé les moules poétiques pour
propager les idées théologiques et les enseignements de l'Église . L'oeuvre de saint Ephrem domine toute l'hymnographie syriaque, la liturgie maronite actuelle en est témoin.
Après le concile de Chalcédoine (451), le Patriarcat d'Antioche fut coupé par le monophysisme en deux tronçons: l'un chalcédonien et l'autre monophysite (non-chalcédonien). A partir du VIIe - VIIIe siècle, les Chalcédoniens se divisèrent en Melkites et Maronites, et les monophysites furent appelés Syriaques Orthodoxes ou Jacobites. Les Melkites s'éloignèrent peu à peu de la tradition d'Antioche pour adopter, à partir du XIIe siècle, celle de Byzance. Les Maronites et les Jacobites demeurèrent fidèles à la liturgie d'Antioche. Mais chaque groupe aura ses particularités tout en conservant l'esprit antiochien.
Avec les Croisés (Xe-XIIe siècle), les Maronites commencèrent à adopter des usages et des rites de l'Église Romaine; c'était le premier essai de latinisation. Mais en introduisant des modifications dans le texte de la liturgie, ils cherchèrent le plus souvent à les adapter aux règles de l'ancien rite antiochien. Un deuxième essai de latinisation eut lieu au XVIe siècle avec les missionnaires occidentaux et la fondation du Collège Maronite de Rome (1584-1808) .
Malgré toutes ces tendances à l'occidentalisation, le chant maronite put sauvegarder ses caractéristiques. De plus, nous ne trouvons aucun nom d'un compositeur maronite, ni aucune transcription musicale des chants maronites traditionnels avant la fin du XIXe siècle. Des essais de traduction ou de composition des chants en langue arabe furent commencés dès la première moitié du XVIIIe siècle, en particulier avec 'Abdallah Qar'ali (1672-1742) et Germânos Farhât (1670-1732), et dans la deuxième moitié du même siècle avec Youssef Estfan (1729-1793); mais c'était toujours dans l'esprit de la tradition, en respectant les caractéristiques du chant maronite.
Le chant maronite, formes et classification
Le chant syriaque est fait, en très grande partie, d'une hymnologie fort diversifiée où l'on peut distinguer les formes suivantes:
| Qolo: |
Désigne une voix, un son, une parole; une sorte d'hymne. C'est un poème d'une ou de plusieurs strophes, qui donne son incipit comme titre, son mètre et sa mélodie à tout le poème, ainsi qu'aux autres compositions dont il est le modèle. Le "rish qolo" désigne la strophe type sur laquelle se règlent la mesure et le chant des strophes d'autres hymnes. |
| Madrosho: |
Désigne une leçon, une instruction. Les madroshe sont des chants de la catégorie la plus ancienne d'hymnes lyriques et didactiques en divers mètres. Saint Ephrem l'a utilisé pour enseigner la bonne doctrine contre celles de Bardesane et des Gnostiques. |
| Sughito: |
Ce mot dérive du verbe chanter, il désigne un chant, un hymne. Ce sont des hymnes qui ont une allure populaire et un caractère dramatique. Ils prennent la forme du dialogue. |
| Bo'uto: |
Désigne une prière, une supplication, une demande, il dérive du verbe chercher, demander à, prier . On l'exécute par une alternance strophique entre deux choeurs. |
| Sedro: |
Il dérive du verbe disposer, ordonner et désigne une série, un hymne . C'est une longue prière en prose ou en vers. |
| Mazmuro: |
Signifie psaume . Sa fonction est celle du psaume responsorial. Il se place toujours avant les lectures. |
| Enyone: |
Signifie réponse . Les enyone sont des réponses ou des antiphones de la psalmodie responsoriale. |
| Lyudoye: |
Signifie seul, unique . C'est un chant d'encens. Ce genre de poème forme un tout organique.
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Dans la musique maronite traditionnelle, comme dans toutes les musiques anciennes, la voix tient la première place et les instruments servent à l'accompagner. Pour cela le rythme de la poésie règle presque toujours celui de la musique. Le chant maronite en général est monodique, presque toujours strophique et syllabique. L'étendue des mélodies est restreinte: elles procèdent par mouvement conjoint, la modalité est d'un type archaïque, le rythme est varié.
Le révérend père Louis Hage, répartit le repertoire musical de l'Église Maronite en 5 groupes :
-Le chant syro-maronite dont les mélodies sont très anciennes et le texte est en langue syriaque.
-Le chant syro-maronite arabe dont les mélodies sont celles du chant syro-maronite mais le texte est en langue arabe.
-Les mélodies improvisées.
-Les mélodies étrangères. Ce sont des mélodies orientales ou occidentales appliquées à des textes arabes dès le XVIII° siècle environ.
-Les mélodies personnelles. Ce groupe a vu le jour dès la fin du XIX° siècle. Il présente une très grande variété.
Sur le plan linguistique, les Maronites parlaient le syriaque qui était la langue officielle de la région jusqu'à la conquête arabe (VIIe siècle). A partir du VIIe siècle, la langue syriaque se trouve concurrencée par la langue arabe qui finit par la remplacer dans les pays conquis. Du croisement de ces deux langues est né au Liban ce qu'on appelle le dialecte libanais.
Donc, la langue liturgique des maronites était le syriaque jusqu'à XVI° siècle. Depuis, on y ajoute l'arabe dans les textes liturgiques. |